Dans la solitude des champs de coton

Création 2011

Pièce de Bernard-Marie Koltès                                                                                    Scénographie et mise en scène Nabil El Azan                                                                         Assisté de Lamine Diarra
Avec
Christophe Brault
Aristide Tarnagda

Lieux des représentations

Théâtre de la Fraternité – Ouagadougou.2011
Festival Mantsina sur scène- Brazzaville. 2011


Une production de la compagnie La Barraca, avec le soutien de la Commission Internationale du Théâtre Francophone. En partenariat avec la compagnie Théâtre Acclamations (Burkina Faso) et la compagnie Kuma Sô (Mali


La pièce

« Deux personnages, le Client et le Dealer, y négocient de façon énigmatique une marchandise qui n’est jamais nommée sans parvenir à conclure l’affaire, car le premier refuse de dire ce qu’il souhaite acheter et le second ce qu’il souhaite vendre. On peut penser à la drogue, à la prostitution, ou à toute autre transaction illicite, mais si Koltès a voulu laisser à l’innommable l’objet du désir, c’est bien qu’au-delà de l’anecdote, ce deal valait pour lui comme figure de toute relation à l’autre. Relation de désir et d’attirance ; relation d’étrangeté et d’hostilité ; relation de meurtre et d’érotisme : telles sont les zones où se situe cet échange mystérieux, ce commerce fatal qui est celui des humains entre eux, commerce d’amour et de guerre tout à la fois. » Anne-Françoise Benhamou. Territoires de l’œuvre, in Théâtre Aujourd’hui N°5.

Pistes d’exploration

Mettant l’altérité au cœur de mon travail scénique, en en faisant même le principe fondateur des créations théâtrales de ma compagnie, il était quasiment inévitable, sinon indispensable, que je m’arrête sur l’œuvre de Bernard-Marie Koltès : « La nature humaine veut-elle le bien, ou veut-elle la mort de l’autre ? Tout le théâtre de Koltès est traversé de cette interrogation », nous dit Anne Ubersfeld.

Et dans cette œuvre, s’il est une pièce qui porte à son point vertigineux la précarité du rapport humain, c’est bien Dans la solitude des champs de coton.

Pourtant on ne s’empare pas à la légère de Dans la solitude des champs de coton. Comment passer outre les mises en scène de Patrice Chéreau qui ont imprégné durablement notre mémoire théâtrale ? Comment faire fi de tous les témoignages et de toutes les analyses qui neutralisent et dévoient la posture d’innocence préalable à l’approche scénique d’une œuvre ? Et ce texte, souverain et secret tout ensemble, qui semble s’effaroucher dès qu’on tente de le saisir !

Reste le désir…
« Mon désir, s’il en est un, si je vous l’exprimais, brûlerait votre visage, vous ferait retirer les mains avec un cri, et vous vous enfuiriez dans l’obscurité comme un chien qui court si vite qu’on n’en aperçoit pas la queue. » Je ne sais si mon désir de monter la pièce a le feu ravageur de celui du Client, mais je sais qu’il pourra s’appuyer sur trois ou quatre « intuitions » dramaturgiques qui seront autant de pistes d’exploration pour le travail scénique.

Première piste : le théâtre comme espace du jeu.

« Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous et pour plus longtemps que vous… »
Et si ce « dehors » était l’espace théâtre ? Non seulement la scène avec son plateau et ses cintres comme espace de représentation. Mais le théâtre dans son ensemble, espace de l’échange entre salle et scène, comme dans tout commerce où il y a offre et demande. Salle et scène en face à face, dans la pénombre du soir tombant, l’une en demande de ce quelque chose d’indicible (émotion, frisson esthétique, fiction ?), l’autre en attente de cette chose impalpable (regard, reconnaissance, amour ?).

Deuxième piste : l’humour comme ressort de jeu

Dans un entretien qu’il a accordé à Colette Godard, Koltès présente Dans la solitude… en disant que « c’est une histoire drôle ». Cette assertion a de quoi étonner, la pièce étant loin d’être franchement comique, ni même comique du tout à première vue. Mais à y regarder de près, des choses évidentes qui relèvent du ressort comique sautent aux yeux. À condition évidemment de ne pas tout prendre au sérieux. À commencer par ces répliques en forme de tunnel, où le discours donne l’impression de tourner sur lui-même, de s’emberlificoter, avant de se redresser comme par une pirouette. Puis il y a toutes ces sentences et ces métaphores que Koltès s’amuse visiblement à inventer, déviant les idées générales et les pervertissant, recourant aux images incongrues, à la dérision et jusqu’à la preuve par l’absurde. Koltès qui a aimé et traduit Shakespeare, savait l’importance du grotesque comme contrepoint au tragique. Non pas pour alléger celui-ci mais pour l’accuser, pour le rendre plus imparable.
Et quand l’humour est en sourdine, il reste le plaisir du dire. Le caractère jouissif de la joute oratoire éclate dans Dans la solitude… À la manière des musiciens de jazz, les personnages s’évertuent à récupérer la parole l’un de l’autre pour la broder à nouveau, avant de la rendre métamorphosée, faisant de toute la pièce un hymne au langage et du langage la matière même de l’échange :
« Le dealer : moi, je tiens ma langue comme un étalon par la bride pour qu’il ne se jette pas sur la jument, car si je lâchais la bride, si je détendais légèrement la pression de mes doigts et la traction de mes bras, mes mots me désarçonneraient moi-même et se jetteraient vers l’horizon avec la violence d’un cheval arabe qui sent le désert et que plus rien ne peut freiner. »

Troisième piste : l’Africain comme Autre

« Pas un texte de moi où il n’y ait un nègre, même tout petit, même caché ». On sait que Koltès a écrit le rôle du Dealer pour un acteur noir. Pour moi, ça tombait sous le sens. D’autant que c’est en pensant à Aristide Tarnagda que j’ai décidé de monter cette pièce, dans le cadre d’un projet d’échange artistique entre la France et le Burkina Faso. Et avec un comédien français pour jouer le Client. Cependant, après plusieurs lectures du texte, quelque chose de ce choix résistait à mon approche, comme si l’évidence elle-même trahissait l’énigme du texte. Il y avait aussi la position de l’Africain aujourd’hui qui me taraudait. Jusqu’au jour où, une alternative s’est ouverte : et si le Dealer était le Français et le Client l’Africain ? Aussitôt, j’ai « vu » Christophe Brault dans le rôle du Dealer – qui mieux que Christophe Brault pour la langue de Koltès, son désespoir et son panache ? Une séance inaugurale de travail avec les deux acteurs confirmait mon intuition : cette inversion de rôles donne au texte des échos proprement inouïs.  Nabil El Azan, mai 2011


La presse

  • Barry Saidou – L’Observateur, Ouagadougou – journal du 22 décembre 2011.

Ce texte de Bernard-Marie Koltès a été mis en scène par Nabil el Azan avec Aristide Tarnagda et Christophe Brault à l’Espace culturel Gambidi, du 6 au 10 décembre. Dans une mise en scène sobre et épurée, les deux comédiens jonglent avec ce beau texte et lui donnent une résonance fort actuelle : la montée du racisme et son corolaire, le rejet de l’Étranger.

Si la première mise en scène de ce texte par Patrice Chéreau et celles de maints metteurs en scène ont fait du Noir le Dealer et du Client un Blanc, conformément à l’intention de Koltès, Nabil el Azan a opté d’invertir les rôles et d’inscrire sa mise en scène dans la confrontation entre un dealer Blanc et un client Noir. Un renversement de paradigme qui incline à la lecture de cette représentation comme un affrontement entre un autochtone Blanc et un immigré Africain. Inversion aussi de la géographie théâtrale : le public est installé sur la scène et les comédiens jouent dans l’espace réservé au public, entre les rangées de chaises vides.

Pendant que le public prend place, sur le célèbre tube des années 80 des Bee Gees, Saturday night fever, le Dealer (Christophe Brault) se déhanche à la John Travolta. Le public non averti s’attend à une comédie musicale ou à une pièce gaie. Mais il comprend vite sa méprise. Dans la solitude des champs de coton s’ouvre aussi sur une méprise. Le Dealer est sûr que son vis-à-vis est en ce lieu, à cette heure du soir parce qu’il désire lui acheter quelque chose. Le Client, lui, justifie sa présence par le droit du trajet, la liberté d’aller d’un point à un autre. Et de là naît le dialogue fleuve entre deux êtres qui tentent de se subjuguer, de se comprendre et de se dominer. Le Dealer développant sa rhétorique de la rencontre, du désir, et devant les esquives du Client, sa prose mielleuse vire au close combat. On assiste à un pugilat verbal où les mots comme des balles de ping-pong fusent, virevoltent, ricochent et implosent. Aux longues tirades du début succèdent de petites répliques pleines d’agressivité, de sous-entendus et de menace. Des circonvolutions du discours de la diplomatie, on passe à la sècheresse du verbe martial. Et de l’impossible entente, on en vient à l’inévitable affrontement.

Servie par l’excellent jeu des comédiens, la mise en scène amplifie et pousse à l’extrême la tension vers un point de non-retour. Face à Christophe Brault qui déploie un jeu très physique, une énergie carnassière, qui court, gesticule, hurle, il y a Aristide Tarnagda (le Client), un bloc d’immobilité, aucune gestuelle n’accompagne la voix monocorde, et pas un mot plus haut que l’autre, ni éclat ni murmure, il déroule un discours de sérénité qui détache les mots staccato. Et la tempête verbale du Dealer s’emmêle au propos rare du Client et cela donne une partition à deux voix, à deux notes. La distance entre les deux acteurs, qui oscille constamment entre la proximité et l’éloignement dessine une géographie des relations sociales faite de dérobades et d’adhésion, d’accord et de répulsion, de compassion et de rejet. Ce deal autour de l’indicible est aussi une métaphore du deal permanent dans lequel se trouve l’individu en société. Au final, la scène prend l’allure d’arène de corrida. Le Dealer est un toréro qui tourne autour du Client, et le blouson jeté entre les deux comédiens fait figure de muleta. On saura gré à cette mise en scène d’avoir réussi à captiver le public et même à le faire rire avec un texte très littéraire et considéré comme du théâtre à lire.

Dans la profusion de sens que génère ce texte plurisémique, le public fait son marché de significations, et il choisit celles qui lui conviennent, aidé en cela par la mise en scène de Nabil el Azan. Et si dans celle-ci, le désir conserve toujours une forte connotation sexuelle, elle a le mérite d’enrichir le texte d’un supplément de sens en faisant affleurer une interprétation qui met au jour le racisme et la xénophobie. Et le spectateur Burkinabè ou Malien ne peut s’empêcher de voir en Christophe Brault avec sa chevelure rousse, un avatar de Brice Hortefeux et en Aristide Tarnagda, avec son manteau, son écharpe et ses nu-pieds, un travailleur Sarakolé ! Bien sûr que le propos de la mise en scène est moins circonstancié mais chaque spectateur voit midi à sa porte. Le spectacle de Nabil el Azan questionne plus largement un monde schizophrène qui, avec la mondialisation des échanges, se veut un village planétaire, mais qui continue à activer les mécanismes de repli sur soi face à l’Autre.